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Détruire l’héritage culturel de Gaza est un crime contre l’humanité

Au moment où j’écris, le décompte des morts dans le conflit actuel s’élève à plus de 18 000. Nous avons vu des images de morts et de blessés, de gens qui extraient des victimes de décombres. Il y a eu dans le monde beaucoup de protestations au sujet du bombardement par Israël d’hôpitaux, d’écoles et de camps de réfugiés.

Mais un des aspects des bombardements d’Israël dont on a le moins parlé est la destruction du patrimoine culturel : documents, monuments, objets d’art.

Le 19 octobre, des frappes aériennes israéliennes ont endommagé une partie de l’église orthodoxe grecque Saint-Porphyre. Quatre cent personnes s’abritaient dans ce bâtiment, et 18 chrétiens palestiniens ont été tués. L’église, construite au 12e siècle, est, pense-t-on, la troisième église la plus ancienne du monde.

Des monuments commémoratifs dédiés à d’importantes personnalités palestiniennes n’ont pas été épargnés. Le 27 octobre, la Fédération internationale des journalistes a condamné la destruction au bulldozer du mémorial érigé à Jénine, à l’endroit où la journaliste palestino-américaine Shireen Abu Akleh a été tuée par balles l’an dernier, vraisemblablement par un soldat israélien.

Le 14 novembre, on a pu voir une vidéo d’un bulldozer israélien en Cisjordanie qui démolissait des monuments à Yasser Arafat, leader des Palestiniens pendant bien des années.

Sur X, l’écrivaine et traductrice Lina Mounzer a posté une traduction d’un communiqué de l’imprimerie et bibliothèque Meqdad :

“L’imprimerie & bibliothèque Meqdad, une des plus anciennes de Gaza. Des millions perdus : presses & livres & matériel. Les efforts cumulés de toute ma famille : ma mère, mon père, ma fratrie. Partis en un clin d’œil ; mon père n’a plus rien.”

Et cette semaine, selon le site d’intelligence numérique et de sourçage Storyful, la bibliothèque publique principale et les archives centrales de Gaza ont été ravagées. La municipalité de Gaza a déclaré que des milliers de documents historiques avaient été détruits délibérément et a demandé instamment à l’UNESCO d’“intervenir pour protéger les centres culturels et de condamner le ciblage par l’occupation de ces installations humanitaires protégées en vertu du droit international humanitaire.”

Ce qui reste du centre culturel de GAZA

Selon certaines informations, la bibliothèque publique de Gaza a été détruite par une frappe aérienne israélienne à la fin de novembre (photo fournie aimablement par la municipalité de Gaza)
Retenant ses larmes, une cinéaste palestinienne, Bisan Owda, a fait un post sur Instagram depuis Gaza sur la destruction des archives, qui contenaient, selon elle, des documents plus que séculaires. “Maintenant, littéralement, nous n’avons rien”, dit-elle. “L’avenir est inconnu, le présent est détruit et le passé n’est plus notre passé. … Pouvez-vous imaginer qu’ils font tout cela pour nous détruire en profondeur ?”

Selon la Convention de l’UNESCO de 1954 pour la protection des biens culturels en cas de conflit armé, les biens culturels sont protégés aux termes du droit international. Des spécialistes affirment depuis longtemps que la destruction intentionnelle du patrimoine culturel est un acte de génocide, comparable aux homicides et aux déplacements de populations — parce qu’elle a pour résultat, comme l’a formulé un philosophe politique, la “perte d’un peuple pour lui-même.”

Rien de cela n’est nouveau dans l’histoire des conflits, des invasions et du terrorisme. Que les auteurs soient les Romains, les Britanniques, les nazis ou les groupes de combattants islamiques comme Daech, la destruction du patrimoine culturel est depuis longtemps un instrument de guerre et de conquête.

Cependant, comme pour bien des sujets liés au conflit Israël-Gaza, une triste question se pose : De qui le patrimoine culturel, de qui les vies, considère-t-on comme dignes de protection ?

L’an dernier, quand la Russie a commencé sa vaste invasion de l’Ukraine, nous avons été nombreux à lancer l’alerte concernant la destruction du patrimoine culturel et le pillage d’objets d’art par des soldats russes. À cette période, des organisations et des institutions universitaires internationales tenaient des discussions et formaient des équipes spéciales pour essayer d’aider à sauver des objets culturels ukrainiens et d’apporter un soutien aux chercheurs ukrainiens.

Il n’y a pas eu grand-chose de la même envergure à l’égard du patrimoine culturel palestinien au cours des premiers jours de la guerre contre Gaza.

J’ai parlé avec des spécialistes qui suivent la situation à distance, cherchant à évaluer l’étendue des dégâts subis par les archives, les collections et les documents. Il a été difficile de mesurer les pertes en raison du manque d’accès aux moyens de communication. Le seul espoir serait de voir une trêve ou un cessez-le-feu permettre une estimation plus exacte de l’ampleur des destructions. Mais il existe aussi des préoccupations concernant l’éventualité de voir des membres des Forces de défense d’Israël piller des objets d’art.

Au milieu des horreurs qui se sont succédé depuis plus de 50 jours, la nécessité de préserver des objets et des bâtiments peut ne pas paraître aussi importante que la protection de vies innocentes. Mais la préservation de la culture et de l’histoire fait partie intégrante de la protection d’un peuple et de son esprit. Si Israël continue à détruire le patrimoine culturel de Gaza en toute impunité, l’humanité entière est perdante.

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