Amis des arts et de la culture de Palestine

Une scène pour la liberté

Offrir aux réfugiés palestiniens un espace de liberté grâce à l’art, c’était le pari de l’Israélienne Arna Mer-Khamis. Trente ans plus tard, le Théâtre de la Liberté de Jénine en Cisjordanie est devenu un haut lieu de résistance culturelle.
Des chuchotements glissent dans l’obscurité. Soudain, un projecteur illumine la scène. Dans un silence captivé, un comédien emmène les âmes de vingt gamins palestiniens en voyage. Sa voix grave leur raconte un monde où l’imaginaire efface la tristesse de l’exil, la violence des jours, la dureté du quotidien. Son corps puissant les transporte en un ailleurs où ils sont rois, où les armes sont oubliées, les murs abattus ; l’espace de quelques minutes, l’univers sourit aux doux, aux innocents, aux poètes.

Des tirs aux rires
Cet espace où les enfants de réfugiés peuvent rêver, c’est le Théâtre de la Liberté de Jénine. Un lieu unique au monde, tout au nord de la Cisjordanie, auquel on parvient par une route qui serpente dans les champs d’oliviers et les villages. Il est niché dans un camp collé à la ville où s’entassent quelques 14’000 Palestiniens, descendants des villageois chassés en 1948 par la création de l’Etat d’Israël. Un lieu fort de la résistance armée palestinienne où le sang a coulé plus d’une fois, notamment lors de la Deuxième Intifada.

Mais en ce chaud matin de juillet, les tirs ont cédé la place aux rires dans la maison sur trois étages qui accueille le théâtre. Comme chaque année désormais, des dizaines d’enfants de Jénine ou de plus loin s’initient à la musique, au dessin, aux arts de la scène lors du camp d’été. Entre deux ateliers, on joue et on se chamaille sous la fresque rendant hommage à la femme grâce à qui il y a trente ans exactement, tout commença : Arna Mer-Khamis. Une « prophétesse », pour le directeur actuel du théâtre Mustafa Sheta qui salue son courage.

Prix Nobel alternatif de la paix
Du courage, il en a fallu à cette Israélienne d’extrême-gauche pour créer un théâtre dans le camp. Victime d’attaques tant des Israéliens rejetant son geste, que des Palestiniens la soupçonnant d’être une espionne, seul le cancer aura raison en 1995 de cette dure à cuire à l’éternel keffieh. Un an plus tôt, elle a investi tout l’argent reçu du prix Nobel alternatif de la paix dans le « Théâtre des Pierres », nommé ainsi en souvenir de la Première Intifada. Dans cet espace, les enfants peuvent exprimer leur imaginaire et leurs sentiments.

Le documentaire « Les Enfants d’Arna » réalisé par son fils Juliano montre de quels poignants allers-retours entre les arts et les armes ce lieu a été témoin. Les enfants filmés dans les années 1990 alors qu’ils faisaient du théâtre mourront quasi tous dans la bataille de Jénine contre l’armée israélienne en 2002. « Si j’amène le soleil, je serai roi ! », clame le petit Youssef. Les sanglots de sa mère à la vue de son cadavre marqueront la tragique fin du film.

Omerta autour de Juliano
En 2006, le charismatique fils d’Arna ressuscite le projet de sa mère en reconstruisant l’école qu’il baptise « Théâtre de la Liberté ». Mais Juliano le fort en gueule, perçu comme un juif et un athée qui dérange les leaders du camp, est très controversé. Le comédien est assassiné en 2011, deux mois avant la naissance de ses jumeaux. Il avait 52 ans.

Qui a tué Juliano ? L’omerta règne à Jénine. Le directeur du théâtre Mustafa Sheta refuse de désigner des coupables mais pointe du doigt un conservatisme croissant depuis la Deuxième Intifada. « Religion et théâtre ne font pas toujours bon ménage. La mixité hommes-femmes, la possibilité de parler de tout, l’appel à l’imaginaire ne plaisent pas à tout le monde », affirme-t-il. Pour apaiser les tensions qui peuvent mettre sa mission en péril, le jovial quarantenaire originaire de Jénine cherche à impliquer la société. La troupe adapte les grands classiques pour que le public palestinien puisse se les approprier et crée des pièces à partir d’expériences vécues. « Le théâtre doit venir aux gens et non les gens au théâtre. Ce n’est qu’ainsi que nous pourrons lutter contre toutes les formes d’occupation. Celle imposée par les Israéliens mais aussi le conservatisme, la corruption, le machisme. Résister, c’est se réapproprier un espace de parole et de liberté », affirme-t-il entre deux gorgées d’un café fort à réveiller un mort.

Samah l’ovni
« Salam Alaikoum ! » Une jeune femme en jeans et T-shirt, regard pétillant et large sourire, ouvre la porte à l’improviste. Voici Samah Abou Tabikh, 25 ans et bientôt diplômée de l’école qui offre des formations professionnelles en trois ans. Elle veut bien s’arrêter un moment pour siroter un jus et faire connaissance, « mais on va aller au café Kafka de Jénine, c’est plus sympa ! » Issue d’un milieu modeste de réfugiés de 1948, elle a toujours détonné. « Mon père et mon frère sont chauffeurs de taxi, mon autre frère boulanger et mes sœurs, c’est… Allah-hijâb-lililililiiii-baby ! », lance-t-elle en un éclat de rire qui fait choir la cendre de sa cigarette. Dieu – islam – mariage – enfants, en d’autres termes.

Rien qui intéresse Samah l’ovni, qui découvre sa vocation lors d’un camp d’été. « J’ai poussé la porte du théâtre et j’ai été éblouie. Les projecteurs ! Le public ! La scène ! Les décors ! », s’exclame-t-elle. Elle ment deux ans à sa famille sur ce qui l’occupe chaque jour puis débusquée, affronte l’opprobre avec cran. « Ils acceptaient ou je me tirais. Ils ont accepté ! », dit-elle joyeusement. Au point qu’il y a deux ans, ébloui par la prestation de sa fille qui interprète « Retour en Palestine », son père lui tombe dans les bras. « La résistance, c’est aussi montrer aux hommes de quoi on est capable en tant que femme. Et réaliser son aspiration à la liberté quand on est Palestinien ». Pour inspirer ses compatriotes, elle écrit des pièces de théâtre qui parlent de démocratie, d’avenir, d’égalité, en plus de jouer sur scène.

Un monde « où tout est possible »
Une scène qui l’attend car dans deux heures, Samah se produit dans le théâtre de la municipalité de Jénine. Arrivé bien avant son spectacle, son jeune public piétine déjà. Il y a là des femmes avec leurs enfants et dans un coin, un grand-père ravi d’offrir un tel moment à sa marmaille. « C’est une jolie distraction pour les petits », glisse une mère, sa ravissante fillette dans les bras. Un enthousiasme qui touche Ahmed Toubasi. A la fois metteur en scène et directeur de la troupe, le voilà occupé à régler les derniers détails du show depuis un des sièges rouges moelleux de la salle en pente. Le Palestinien formé en Norvège avait six ans lorsque le théâtre l’a bouleversé. « J’ai découvert un monde où tout était possible : le jour pouvait se faire nuit et la nuit, jour ». Cette magie, il veut l’offrir aux enfants du camp de réfugiés « qui vivent un quotidien où l’imaginaire et la créativité n’ont aucune place ».

Amener un peu de poésie à la Cisjordanie est une mission ardue à plus d’un titre. « Comme nous ne recevons aucune subvention des autorités, nos élèves doivent se serrer la ceinture pendant la formation et seront pauvres à la sortie. Ils n’auront jamais aucune certitude quant à leur avenir », souffle Ahmed Toubasi en gardant un œil sur la bouillonnante Samah qui finit de répéter. L’insécurité matérielle n’est pourtant rien face aux épreuves intérieures qu’affrontent les amoureux de la scène. « Ils doivent parcourir un chemin immense pour oser devenir comédiens malgré les pressions de leur entourage. Mais pour beaucoup d’entre eux qui sont différents et cherchent un lieu où exprimer leur singularité, le théâtre est un refuge ».

Porter la voix des oubliés
A contexte exceptionnel, cursus exceptionnel. « Ici, on leur apprend à la fois à être forts tels qu’ils sont en les confrontant à eux-mêmes, et à faire attention aux sensibilités de la société. La liberté sans la responsabilité dans un coin comme Jénine, c’est périlleux. Et faire du théâtre, un jeu d’équilibristes », relève le Palestinien. Un jeu qui en vaut la chandelle. « Personne ne prête attention à mes idées. Mais lorsque j’écris et mets en scène une pièce, les gens viennent, ils achètent un billet, ils s’assoient et ils écoutent ce que j’ai à dire. L’art porte la voix des oubliés », conclut Ahmed Toubasi alors que quelques mètres plus bas, les rideaux rouges du théâtre viennent de s’ouvrir. Sous une salve d’applaudissements, une Samah resplendissante a fait son entrée sur scène.

ALINE JACCOTTET



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