Amis des arts et de la culture de Palestine

Schwês, schwês ! Un conte palestinien

Il n’y a pas, pas très longtemps, dans un petit pays pas si lointain déchiré par les conflits et en pleine perte hémorragique de culture traditionnelle, se trouvait un ethnologue réputé venu de Nazareth, qui régnait sur la province de l’université de Bir Zeit.
Ce pays s’appelait Palestine, et cet ethnologue, Sharif Kanaana. Outre qu’il était extrêmement cultivé, c’était un personnage fort sympathique, qui avait spécialisé sa recherche sur l’humour politique, comme défense contre l’occupation ("Dieu a accordé un voeu à Yasser Arafat. Celui-ci s’exclame : "je veux un Etat libre !". Dieu se gratte la barbe et répond : "Ca ne risque pas d’arriver de ton vivant, Arafat". Alors Yasser Arafat s’exclame : "Je veux Jérusalem !" Dieu se gratte la barbe et répond : "Ca non plus, ça en risque pas d’arriver de ton vivant, Arafat". Alors Arafat se résigne et demande : "Je veux ressembler à George Clooney". "Arafat !, répond Dieu ; ça, ça n’arrivera même pas de mon vivant".)
Le plus haut fait d’arme de Sharif Kanaana, c’est probablement d’avoir sauvé le folklore des contes traditionnels palestiniens, en publiant en 1989 en anglais le recueil : "Speak Bird, Speak Again : Palestinian Arab Folktales". Traduit en arabe sous le titre "Qul, ia tir !", et en français : "Il

était plusieurs fois....", ce livre est aujourd’hui la référence en matière de contes pour les enfants palestiniens. Il regroupe 45 contes, choisis parmi plus de deux cents contes recueillis et enregistrés sur cassette par notre héros et son comparse, Ibrahim Muhawi, entre 1978 et 1980, auprès de narrateurs de Galilée, de Gaza et de Cisjordanie. Les contes sont classés par thèmes : L’individu, les rapports familiaux, la société, l’environnement et l’univers ; et est agrémenté d’une copieuse préface et de notes explicatives ethnographiques et littéraires, qui permettent de comprendre l’enjeu sociétal de ces contes.

Le titre arabe, "Qul, yâ Tîr !" ("Parle, oiseau !") est inspiré d’une des nombreuses formules de clôture des contes palestiniens : "Târ it-têr u-titmassû bil-xêr !" : L’oiseau s’est enfui, je vous souhaite une bien bonne nuit !!

En 1999, Sharif Kanaana a reçu de la part de Yasser Arafat le Prix Palestinien pour "ses remarquables recherches sur le folklore dans le monde, et le folklore palestinien en particulier".
En 2005, l’UNESCO a reconnu "Speak Bird, Speak Again" comme un des "chefs-d’oeuvre de l’héritage oral et intangible de l’humanité". __

Conte 4 : Swês, swês ! (tout doux, tout doux)

C’est l’histoire d’un homme que sa mère jamais ne bénit et toujours maudit. Il lui confectionna un hamac, l’y déposa et ordonna à ses épouses [1] : "Bercez-la et prenez grand soin de ses désirs."
C’est ainsi que, tour à tour, chaque épouse berçait la mère puis vaquait à ses tâches ménagères. La mère ne descendait jamais du hamac et les épouses jamais ne s’arrêtaient de la bercer.
Un jour, un marchant qui passait par là s’enquit [2] :

_Que se passe-t-il donc ici ? pourquoi cette vieille est-elle toujours dans ce hamac à se faire bercer ?

Notre homme lui répondit :

_Mon frère, elle ne cesse de me maudire et jamais ne me bénit !

Il lui demanda :

_C’est ta mère ?

_Oui, ma mère.

Le marchand se tourna vers elle et lui demanda :

_Qu’as-tu donc vieille femme, veux-tu un époux ?

Elle gloussa :

_Heh ! [3]

Il dit alors au fils :

_Ta mère veut un époux. Je lui ai demandé et elle a gloussé.

Il lui dit : _Très bien.

Puis, à sa mère :

_Mère, je vais te donner un mari.

Elle lui dit alors :

_Qu’Allah te bénisse.

Pour la première fois, elle le bénissait. Il la revêtit de ses plus beaux habits, lui mit des boucles d’oreilles (elle était aveugle) et lui dit : "Yalla !" Viens, je vais te donner un mari."

Il la porta et l’emporta... où donc ? et bien, dans l’antre de la hyène [4]. Il la déposa dans l’antre et lui dit :

_Assieds-toi là, il va arriver.

Et la hyène arriva, s’approcha de la mère qui recula et dit :

_Swês swês, tout doux, tout doux, mon doux époux, l’eau a mouillé mes beaux atours, le chat a emporté le berlingot, tout doux, tout doux, tu vas briser la graine [5], tout doux.

Et la hyène de dire : "hum... elle est aveugle et ne voit rien."

_Pire que moi [6]

Chaque fois que la hyène s’approchait, la vieille disait :

_"L’eau a mouillé mes beaux atours, le chat a emporté le berlingot, swês, swês, tout doux, tu vas briser la graine. Son fils, assis juste en face attendit que la hyène la mangeât puis s’en alla [7].
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Illustration de Véronique Van Eetvelde d’après le conte "Im Ali et Abu Ali"
Crédit : Veronique Van Eetvelde

Le livre dans sa version anglaise est consultable dans son intégralité sur le site : http://www.escholarship.org/editions/viewdocId=ft4s2005r4&chunk.id=0&doc.view=print


[1La fréquence des références à la polygamie est tout à fait disproportionnée par rapport à la réalité de ce phénomène culturel. De plus, dans la culture palestinienne, la mère est tenue en très haute estime : "Le paradis est sous les pieds des mère" dit un dicton populaire

[2Les marchands ambulants sont des personnages courants dans les contes : ils vendaient différents produits et objets à usage domestique, de la verrerie... des vêtements, mais étaient également les tenants de toute une tradition comprenant notamment la médecine populaire : ils aiment prodiguer avis et conseils, même à propos de sujets tabous. D’une femme dont on sait qu’elle désire se marier on dira : "Elle veut ce dont parle le marchand"

[3La sexualité est un sujet particulièrement tabou dans la culture palestinienne. En montrant son mécontentement permanent, la mère use du code approuvé par la culture pour faire passer son message.

[4L’hyène est la créature appropriée dans ce contexte ; les caractéristiques qu’on lui impute touchent au surnaturel. Elle est considérée comme une très laide créature qui n’attaque pas directement ses victimes mais se frotte contre eux, urine sur eux, et par des sons sinistres et l’odeur de son urine, les envoûte et les attire dans son antre où elle les dévore. A la fin du conte, l’hyène s’approche plusieurs fois de la vieille, mais celle-ci est déjà en extase. Le fils perçoit la sexualité de sa mère comme une sorte d’envoûtement associé au pouvoir magique de l’ "affreuse" hyène. Des exemples linguistiques viennent appuyer ce point de vue, puisqu’on dit "agir comme une hyène" d’un vieil homme qui essaie de séduire. En fait, les faits et gestes de l’hyène sont perçus comme séduisants par la vieille femme.

[5Dans cette formule, les mots pour eau mbû, atours dahha et berlingot mahha sont tous tirés du vocabulaire enfantin. Les deux derniers formant en arabe une paire rimée, la dernière partie de l’expression : "briser la graine" est obscure.

[6Cette interjection de la narratrice qui est elle-même aveugle et avait plus de 70 ans lorsque le conte fut enregistré indique qu’elle s’identifie avec la vieille femme du conte, ce qui explique pourquoi la cécité de la vieille femme est traitée avec tant de désinvolture.

[7La femme de ce conte est supposée avoir obtenu tout ce qu’une femme pourrait espérer : des fils et des petits fils aimants et obéissants ; des belles-filles soumises et respectueuses. Elle est non seulement aimée et objet de tous les soins, mais elle est également la maîtresse absolue de la maison.



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