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Portrait de mes amis (4) : la folle de Haïfa

"I’m the crazy old woman from Haïfa" : c’est comme ça que Denise se présente elle-même. Denes, en arabe, c’est un nom de poisson, ça veut dire daurade. Alors, forcément, elle aime la mer : d’ailleurs, si elle reste à Haïfa malgré la cohabitation permanente avec les Israéliens, c’est en grande partie à cause de la mer.

Denise As’ad, la cinquantaine entamée, petite, ronde et un peu frappée, est un poisson bien étrange : sa famille s’est enfuie en 1948 de son village juste à côté de Haïfa, s’est installée à Nazareth, puis Denise est revenue. En quelque sorte, une réfugiée qui a eu son droit au retour. Elle s’est mariée contre l’accord des parents... du marié : "Ils ne m’aimaient pas parce qu’ils me trouvaient petite et grosse. Mais oui ! Ils sont comme ça tu sais ! Ah, ils sont terribles." "Ils", c’est la société palestinienne. Un système matrimonial qui met le mariage au centre de la vie du couple, ce qui le rend très cher et empêche parfois les jeunes de se marier. Qui met le fils au centre de la vie familiale, créant entre la mère et le fils un lien trop fort, parfois teinté d’hypocrisie : "il y a une petite histoire que je raconte parfois, une toute petite histoire qui rend les hommes furieux, mais furieux ! C’est l’histoire d’une maman oiseau qui a trois oisillons. Elle les élève sur la rive d’un fleuve. Un beau jour, elle décide d’emporter ses enfants de l’autre côté du fleuve. Mais comme à trois ils sont trop lourds, elle les prend un par un. Elle prend par les pattes le premier de ses fils, et commence la traversée. Quand ils sont arrivés au milieu du fleuve, elle lui demande :

"Dis-moi, mon cher fils, je ne suis plus toute jeune ; quand je serais vieille et malade, que feras-tu ?"

Ce à quoi le fils répond aussitôt :

"Je t’aimerais comme si tu étais ma soeur et ma propre épouse, je te soignerais, je resterais auprès de toi. Tu es la personne que j’aime le plus au monde !"

Tak ! La maman oiseau ouvre ses serres, et laisse tomber son fils dans le fleuve.

Revenant au nid, elle prend le deuxième oisillon, et parvenue au milieu du fleuve, lui demande :

"Dis-moi, mon cher fils, je ne suis plus toute jeune ; quand je serais vieille et malade, que feras-tu ?

_Je t’aimerais comme si tu étais ma soeur et ma propre épouse, je te soignerais, je resterais auprès de toi. Tu es la personne que j’aime le plus au monde !"

Plouf ! le deuxième fils tombe et se noie dans le fleuve.

Revenant au nid, elle prend son dernier fils, l’emmène au milieu du fleuve et lui pose la même question. A quoi le fils répond :

"Maman, tu sais que je t’aime beaucoup, et que j’essaierais de faire de mon mieux ; mais je ne suis pas sûr de pouvoir m’occuper très bien de toi, j’aurais une famille, des enfants..."

Que fait alors la maman oiseau ? Appréciant la sincérité de son oisillon, elle le porte de l’autre côté du fleuve et l’élève jusqu’à l’âge adulte."

Denise en connaît, des histoires : son métier, c’est d’être conteuse. Elle travaille avec des touts petits, à qui elle raconte des histoires à but pédagogiques : l’histoire de la maison magique, pour apprendre l’importance d’avoir un espace privé. L’histoire du fantôme très méchant que personne n’a jamais vu, et qui se révèle très gentil. L’histoire du petit poisson d’or, parce que les enfants de Cisjordanie n’ont pas la mer : on l’a dit, Denise aime la mer. "Il n’y a pas de mer à Ramallah, alors on va en fabriquer une, avec ses poissons" : voilà comment elle commence son atelier avec les enfants du camp de réfugiés de Jalazoune, à côté de Ramallah. Elle aime travailler avec les enfants des camps, parce que ce sont eux qui ont le plus besoin de ses histoires. "Ils ont besoin d’apprendre à se concentrer ; et aussi à s’amuser avec des jouets très simples, qu’ils peuvent fabriquer eux-mêmes" : par exemple un poisson-bilboquet, que chaque enfant emporte avec lui à la fin de la séance.

Elle travaille aussi avec les plus grands, qui apprennent à mémoriser et à raconter des histoires ; avec les adultes qui souffrent de pathologies ; le tout, accompagné d’une initiation au yoga. L’une des raisons pour lesquelles elle reste en Israël, c’est aussi son fils : privé d’oxygène à la naissance, il est handicapé physique et mental.

"Il n’y a qu’en Israël que je peux trouver des soins médicaux appropriés. Pourtant j’ai du mal là-bas, j’ai du mal... Avant l’Ijtiyâh (invasion israélienne de 2003, suite à l’Intifada), on avait de bonnes relations avec les israéliens, j’ai beaucoup de copines israéliennes ; mais maintenant c’est beaucoup plus fermé, c’est difficile. Quand mon fils handicapé est arrivé dans son école spéciale, ils se sont moqués de lui parce qu’il parlait arabe, et pas hébreu ! D’ailleurs je ne supporte plus de parler hébreu ni d’en lire dans la rue, alors avec les copines ça pose des problèmes. A Ramallah, je me sens chez moi. Mais mes enfants ne ressentent pas du tout la même chose..."

Ca, c’est la chose qui l’attriste le plus : la perte du sentiment d’identité chez les jeunes Palestiniens d’Israël :

"Ils ne savent même pas où est Ramallah, ni Naplouse, ni Jénine... ils oublient complètement qu’ils sont Palestiniens, j’ai beau les emmener ici, je crois que c’est déjà trop tard. Mais c’est normal, tous leurs amis sont israéliens, pour eux ici ça ne signifie rien."

Mais Denise, elle, persiste à venir le plus souvent possible. En théorie, c’est interdit : toute personne de nationalité israélienne, comme elle, n’a pas le droit d’aller en Cisjordanie dans les zones classées A (c’est-à-dire les grandes villes). Mais dans les moments de calme, comme maintenant, on la laisse passer ; au risque que cela se retourne contre elle plus tard.



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    Lire la suite de cet article d’Edo Konrad, rédacteur en chef du site +972mag.com en date du 10 novembre dernier sur lesite de l’Agence.
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