Amis des arts et de la culture de Palestine

Portrait de mes amis (2)

L’année prochaine, Ibrahim sera dans le Guiness : il a été touché 84 fois par des balles, projectiles, bombes de gaz, éclats de métal lancés par les Israéliens. Comme Bucéphale, le cheval d’Alexandre le Grand qui portait sur le front une étoile blanche, Ibrahim, lui porte un petit trou ; résidu d’un éclat de bombe à gaz auquel il a miraculeusement survécu. Quand ils ne sont pas incrustés dans sa chair, il ramasse tous ces projectiles et les rassemblent dans une petite chambre, où il les transforme en oeuvres d’art : collage de balles en forme de colombe, de drapeaux, de Palestine (la Grande, celle d’avant 1948, bien sûr). Artiste contemporain à sa manière, Ibrahim a fait de son corps aussi une oeuvre d’art.

Mais où trouve-t-il tous ses matériaux ?

La réponse est simple : Ibrahim habite au village de Bel Aïn, une très jolie petite bourgade par-delà les collines de Ramallah... située le long du Mur de séparation. Ce village est connu pour ses manifestations pacifiques contre le Mur, organisées tous les Vendredi, et auxquels participent de nombreux internationaux ; manifestations qui donnent souvent lieu à des affrontements avec les soldats, qui jettent à qui mieux mieux sur les manifestants les objets hétéroclites cités plus haut.
Ibrahim, donc, participe à ces manifestations tous les Vendredis.

Mais ce n’est pas tout ; ce garçon, apparenté à la famille Burnat qui constitue à peu près la moitié du village, est la bête noire de l’armée israélienne, à qui il était confronté régulièrement avant la construction du Mur. Lors d’une des descentes tri-hebdomadaires et nocturnes de l’armée au village de Bel Aïn (voir à ce propos l’illustration), Ibrahim est le premier visé. D’ailleurs, il ne dort jamais chez lui. Ca vaut mieux : pour prendre sept personnes, les soldats viennent à 200. S’ils trouvent Ibrahim, personne ne pourra le défendre.

La rue en Palestine...la nuit
Poster des artistes palestiniens Amer Shomali et Basel Nasr

"S’ils me prennent et qu’ils décident de me condamner pour tout ce que j’ai fait, même avant la construction du Mur, j’en ai pour dix ans à peu près. Peut-être même pour la perpétuité. Mais s’ils ne comptent que ce que j’ai fait après le Mur... quelques mois, un an maximum."

Il faut dire que depuis la deuxième Intifada de 2002 et la construction du Mur, Ibrahim a perdu beaucoup de sa détermination : "Je suis physiquement blessé, j’ai passé 6 mois à l’hôpital l’année dernière, parce qu’ils m’avaient cassé les deux genoux. Depuis la deuxième Intifada, les gens ne sont plus comme avant. Avant, j’organisais tout le temps des fêtes énormes à Bel Aïn, même si c’était dangereux. Maintenant, je prends moins de risques, j’ai envie de partir un an en France, de faire du volontariat quelque part à l’étranger."


Le problème, c’est qu’à 27 ans, Ibrahim n’a jamais quitté son village, où il fait figure de leader pour tous les projets associatifs : "Je pense tout le temps aux autres et aux problèmes des autres. Ici en Palestine, je pense tout le temps à la Palestine, toujours, toujours, toujours. J’ai besoin de partir, d’aller dans un endroit où il n’y a pas tous ces problèmes, pas longtemps, juste un an. En France, par exemple, ce ne sera pas pareil.

MOI_ Il y a aussi des problèmes en France...
LUI_ Oui mais au moins je ne peux pas comprendre le journal. Tu vois ?

Après un petit moment de réflexion : "Ou alors, j’ai besoin de me marier."

Au fond, Ibrahim se définit comme quelqu’un qui fait du social et de l’associatif, plus que du politique. Certes, il soutient le Front Populaire (FPLP), mais il n’a fondamentalement rien contre Israël :

"J’ai beaucoup d’amis israéliens ! Il y en a beaucoup qui viennent à Bel Aïn, qui aident les Palestiniens. L’avocat chargé de juger les gens saisis par l’armée est un de mes bons amis. Je ne suis pas contre Israël, je suis contre l’occupation."

D’ailleurs, lorsqu’il se prend à parler de politique dans le bus, il se fait reprendre par les voyageurs, parce qu’il dit trop souvent "Israël" au lieu de "Palestine". Je lui propose le compromis de : "Palestine Occidentale", mais il se met en colère :

"Je t’ai dit que je ne faisais pas de politique."

Les photos ont été prises dans un esprit bon enfant, avec l'accord de l'intéressé.


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