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Nous ne parlons qu’à nous-mêmes

Ces dernières années, notre tendance compulsive qui consiste à parler entre nous d’un accord avec les Arabes s’est renforcée comme si le vrai conflit au Moyen-Orient se situait entre la droite et la gauche. Les discussions stériles entre ces deux ‘corps’ fatigués avaient deux buts : neutraliser toute possibilité de changement et geler la réalité sur le terrain, de peur que tout pas vers la paix ne provoque une guerre intestine entre les Juifs. Si déjà notre destin est de faire la guerre, se disent nos architectes, mieux vaut être en guerre contre les Arabes. Il est pénible de penser que si semblable énergie diplomatique avait été investie à l’égard de dirigeants palestiniens, libanais et syriens, alors peut-être tout paraîtrait-il différent. Il est même possible que nous serions en train de vivre en paix avec eux.

Est-ce possible que cette guerre misérable au Liban et les massacres sans fin à Gaza soient le résultat d’un manque de volonté de parler à nos voisins ? Quand, pour la dernière fois, avons-nous essayé de parler aux Palestiniens à propos de leur futur et du nôtre ? Quand, pour le dernière fois, avons-nous sondé les Libanais quant à la possibilité de signer un accord de paix avec eux ? Quand, pour le dernière fois, avons-nous tenté de relancer les négociations tronquées avec les Syriens sur la possibilité d’arriver à un accord de paix ?

Cela fait six ans maintenant que la politique israélienne est au point mort. Depuis que le premier ministre Ehud Barak a poussé le président de l’Autorité palestinienne, Yasser Arafat, dans le pavillon à Camp David en 2000, il n’y a pas eu de contact sérieux entre un dirigeant israélien et un dirigeant arabe avec lequel nous sommes en conflit. Le résultat est épouvantable. Israël a claqué les portes sur ses voisins et s’est décidé à faire ses propres arrangements en dialoguant avec lui-même, tout en ignorant ses voisins - comme si il était un genévrier isolé au milieu du désert. Il est possible que nous payions aujourd’hui le prix de cette insulte.

Dans une large mesure, tant les massacres à Gaza après le désengagement que la guerre au Liban, prouvent l’échec de l’approche unilatérale. Comment est-il possible, demande tout être sensé, que nous nous soyons retirés du Liban et qu’ils nous attaquent ? Comment est-il possible, demande tout être sensé, que nous nous soyons retirés de Gaza et que néanmoins, ils continuent à nous attaquer ? Quoi d’étonnant à que le manque de gratitude sur ces deux fronts ait amené beaucoup d’Israéliens à la conclusion que la haine envers les Juifs est imprimée dans le génome musulman et que l’empressement à faire la guerre est gravé dans le caractère arabe ?

Peut-être que cette explosion d’agression prend sa source dans notre nature égoïste, dans notre refus de communiquer avec nos voisins, dans notre réticence à les voir à une distance d’un mètre. Une paix unilatérale, cela n’existe pas, excactement comme une guerre unilatérale n’existe pas. Il faut être deux pour danser la danse de la mort et pour danser la danse de la joie. Nous avons décidé de danser avec nous-mêmes comme si les Arabes étaient informes, transparents, et ne méritant pas qu’on leur parle.

Ce n’est pas que dans le passé, il n’y ait pas eu de contacts bilatéraux ayant fait naître de l’espoir. Mais on peut les compter sur les doigts d’une main. Il y a à peine deux mois, une réunion encourageante s’est tenue entre notre Premier ministre Ehud Olmert, le président égyptien Hosni Moubarak et le roi Abdullah de Jordanie. Combien de sourires n’ont-ils pas dispensés, combien de tapes sur l’épaule ne se sont-ils pas données les uns aux autres ? Olmert était au mieux de sa forme. Il riait, il plaisantait, il se montrait amical et manifestait d’impressionnantes capacités de communication. Il parlait à tout le monde - excepté à la seule personne présente à cette réunion avec laquelle il y avait de bonnes raisons d’avoir une discussion sérieuse. Et effectivement, les assistants d’Olmert ont travaillé pendant des jours pour que leur patron n’ait pas à serrer la main du Président de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas.

Telles sont les prouesses de la diplomatie israélienne vis-à-vis des Palestiniens durant ces six dernières années : Ehud Barak a poussé Arafat à Camp David, le même Barak a invité Arafat à dîner chez lui, le Premier ministre Ariel Sharon a invité Abbas à une réunion à la résidence du Premier ministre, Olmert a donné une accolade à Abbas. Deux gestes, une conversation et un dîner sur un total de six années entières. Ce n’est pas mal comme rendement pour un pays empêtré dans un conflit sanglant avec le peuple palestinien.

Et pendant tout ce temps, Israël s’est refermé sur lui-même, refusant de regarder de côté. Il est sorti du Liban Sud dans la colère et il est sorti de la Bande de Gaza dans une même colère, sans avoir essayé de coordonner les démarches avec ceux qui étaient concernés. Israël prévoit aussi de sortir de la Cisjordanie d’un même claquement de porte unilatéral.

Au lieu de parler à nos ennemis, nous parlons à nos amis - pour ne pas dire nos patrons, les Américains - comme si nous étions d’humbles vassaux. Nous avons adopté l’anglais presque comme une langue maternelle et nous considérons l’arabe presque comme une menace existentielle. Jusqu’à présent, la subordination de nos vies, de nos valeurs et de notre futur aux Américains n’a pas fait ses preuves. Nous n’avons jamais été autant exposés au danger qu’aujourd’hui. Dans notre désespoir, nous nous entourons d’un mur et transformons le symbole de la renaissance nationale en un ghetto juif fortifié, fermé de tous les côtés.

S’ils désespèrent plus encore de leurs voisins et de la paix, les Israéliens risquent de confier les rênes de l’Etat aux mains de dangereux fanatiques comme le député d’Yisrael Beiteinu, Avigdor Lieberman. « Dans des situations insensées, il faut des gens insensés aux commandes » a dit un habitant de Kiryat Shmona la semaine dernière, reflétant ainsi le nouvel état d’esprit et évoquant Lieberman comme une médicament miracle.

Si Olmert n’offre pas bientôt un peu d’espoir et s’il ne commence pas à parler aux Libanais, aux Palestiniens et aux Syriens, le désespoir risque de pousser les Israéliens à des solutions extrêmes.

Daniel Ben Simon
Haaretz, 17 août 2006

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