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Il ne m’a fallu que 16 minutes pour apprendre ce que cela signifie d’être une musulmane américaine en visite à Jérusalem

Alors que ma sœur aînée tenait son passeport américain pour se protéger et se faisait menotter par une femme soldat israélienne, son assaillant a prononcé six mots qui lui disaient que le document bleu marine ne lui serait d’aucune utilité : « Je me fiche de tes papiers d’identité ».
Les paroles du soldat en disent long sur ce que signifie être un Américain au patrimoine musulman ou arabe en visite à Jérusalem aujourd’hui. Il ne nous a fallu que 16 minutes pour bien comprendre la situation.

’Il ne m’a fallu que 16 minutes pour apprendre ce que cela signifie d’être une musulmane américaine en visite à Jérusalem’ (vidéo)

Safa Hawash et sa mère devant la mosquée du Dôme du Rocher, Al-Quds occupée
Pour la première fois, ma famille et moi visitions Jérusalem en tant que touristes américains pendant les vacances de printemps. Un voyage à Jérusalem, qui abrite le troisième site sacré de l’islam, était supposé être spirituellement enrichissant, mais au bout de ces 16 minutes, ce fut tout sauf ça. En fait, ce fut instructif, mais pour une raison complètement différente.

Ma mère, ma sœur et moi venions de terminer la prière lorsque nous sommes sorties de la mosquée Al-Aqsa pour prendre quelques photos. C’est à ce moment-là que nous avons entendu des cris suivis de coups de feu. Nous nous sommes retournées pour voir des soldats israéliens courir de toutes les directions, tirant en l’air, sans cible visible.

À ce moment-là, j’ai compris la notion d’identité palestinienne, un concept avec lequel je m’étais familiarisé, sur le papier, lors de nombreux projets de recherche à l’école. J’ai vu de mes propres yeux le catalyseur qui a conduit les Palestiniens à se placer à l’avant-garde de leur propre révolution, en se transformant en symbole de défi à l’impermanence. Cela ne s’est cependant pas arrêté là. En quelques secondes, le nombre de soldats israéliens est passé de dizaines à près de 100, faisant irruption de chaque coin de l’esplanade des mosquées.

Les soldats ont pénétré de force dans la mosquée du Dôme du Rocher, en rangers, évacuant violemment les touristes et les fidèles. À ce stade, nous pouvions entendre des femmes et des enfants crier ainsi que des portes claquer. C’était comme une scène d’un film d’horreur.

Il est devenu évident que l’armée israélienne ne se souciait pas que des enfants innocents pleurent, ne comprenant pas ce qui se passait. Les soldats ne se souciaient pas des femmes âgées incapables de marcher seules, et encore moins de courir pour se mettre en sécurité. Ils se moquaient de tout ce qui peut, selon nous, constituer des valeurs humaines.

Ma sœur et moi-même, ainsi que la foule à l’extérieur, tenions nos téléphones à la main, documentant une scène dont nous savions tous qu’elle ne serait jamais rapportée avec précision dans les médias grand public. Nos caméras sont devenues nos armes, ce qui nous a réduits, selon la perception des Israéliens, à des Palestiniens radicaux et provocateurs.

Tandis que les caméras de nos téléphones filmaient, nous avons été poussées et bousculées à plusieurs reprises. Pour rester en sécurité, nous avons obtempéré. Nous avons reculé et avons regardé les événements se dérouler. C’est alors que ma sœur s’est précipitée au secours d’une femme âgée malmenée de manière agressive par des soldats. Elle s’est retrouvée face à un groupe de soldats qui l’ont immédiatement jetée à terre et l’ont menottée, jetant sur le côté le passeport américain qu’elle tenait en criant : « Ne me touchez pas ».

Voir la vidéo .

Voilà la réalité à laquelle nous avons été confrontées en tant que femmes musulmanes américaines à Jérusalem. L’armée israélienne n’est pas la seule à ne pas se soucier de votre identité. Notre administration actuelle à Washington non plus. Tout ce qui intéresse les responsables, c’est à quoi vous ressemblez, et si vous entrez ou non dans le moule du personnage blanc, américain, que nous voyons à la télévision ; des personnages qui ne représentent ni nous ni le reste des États-Unis multiculturels et multiraciaux.

Les soldats ont fait la même chose à ma mère qui tenait ma sœur. J’ai regardé avec horreur et essayé d’aider, mais ils m’ont insultée, repoussée et frappée à plusieurs reprises au sol. J’ai levé les yeux vers l’image floue de mains inconnues alors que des hommes et des femmes locaux m’éloignaient pour éviter d’autres maux et toute escalade. « Il n’y a pas grand chose à faire pour le moment », m’ont-ils dit. « Restez en arrière. » C’est ce que j’ai fait.

Puis un soldat est apparu, un officier peut-être, et a pris le passeport de ma sœur avant de libérer ses mains et celles de ma mère et de lui rendre le « ticket gagnant ». Pour autant qu’il sache, il avait réussi à nous enseigner une leçon sans nous arrêter. Il avait bien joué son jeu.

“Pourquoi votre sœur a-t-elle tout de suite sorti son passeport pour se protéger des dizaines de soldats armés qui l’entouraient ?", vous demandez-vous peut-être. C’est assez simple. Notre gouvernement américain - notre gouvernement - continue de soutenir et de fermer les yeux sur un gouvernement israélien qui considère les Palestiniens, les personnes d’ascendance arabe ou musulmane, y compris les Américains, comme des citoyens de seconde zone, en utilisant, comme nous l’avons subi, l’agression physique pour imposer la brutale occupation militaire.

Chaque année, 3,8 milliards de dollars de nos impôts sont utilisés pour nous opprimer, nous et beaucoup d’autres. Nous avons été battues, frappées à coups de pied, enchaînées et insultées au nom de l’Amérique. Ma sœur a sorti son passeport parce qu’elle a cru à tort que cela lui apporterait justice. La valeur accordée à la nationalité à notre époque reflète la volonté de l’administration Trump de tout faire pour préserver les relations politiques et financières. La seule chose que notre nationalité nous a donnée est le privilège de revenir et de partager notre histoire. Pourtant, nous étions juste trois personnes parmi des milliers de Palestiniens de la région qui subissent un traitement aussi dégoûtant au quotidien, sans issue et sans reconnaissance de leurs droits.

Notre journée à Al-Aqsa a commencé à 11h46 ; nous avons terminé la prière puis nous sommes restés pour prendre des photos à 13h18. Une minute plus tard, notre matin paisible était brisé par les efforts excessivement violents visant à priver les Palestiniens de leur droit d’exister. 16 minutes plus tard, à 13h35, nous avions vu de nos propres yeux ce qui définit une éternité pour les Palestiniens. Nos 16 minutes se sont écoulées. Nous sommes rentrés chez nous, mais eux ne sont pas autorisés à exercer leur droit de retour légitime dans leurs maisons, dans ce qui s’appelle maintenant Israël.

Il ne nous a fallu que 16 minutes pour comprendre ce que signifie être un musulman américain en visite à Jérusalem ; 16 minutes pour apprendre que « je me fiche de vos papiers d’identité » n’est pas une déclaration propre à notre expérience ; 16 minutes pour comprendre qu’un tel commentaire est une notion préconisée par notre propre président envers les Américains musulmans et les personnes de couleur ; seulement 16 minutes pour faire partie d’un processus historique d’altérisation de l’autre profondément enraciné et constant.

Source : Middle East Monitor

Traduction : MR



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