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D’un camp de Bethléem à Cannes : l’odyssée du cinéaste palestinien Wisam al-Jafari

Il est quasiment impossible de trouver un endroit au calme dans le camp de Dheisheh, près de Bethléem, qui abrite plus de 15 000 réfugiés palestiniens. C’est exactement ce que tentent de faire les protagonistes d’Ambiance, court-métrage du réalisateur palestinien Wisam al-Jafari.

Tentant désespérément d’enregistrer une démo pour un concours de musique qui pourrait leur permettre de produire leur premier album, Khaled et Ahmad, aspirants musiciens interprétés par Salah Abu Nima et Mohammad al-Khmour, testent divers lieux du camp, mais aucun ne bloque le bruit et le chaos qui les entourent.

Alors qu’aucune mesure d’insonorisation n’est efficace, les deux jeunes décident finalement d’exploiter le paysage sonore en leur faveur. Ils sillonnent les rues du camp, échantillonnant chaque aspect de l’atmosphère environnante – des raids nocturnes israéliens aux célébrations, en passant par les travaux de construction et les sirènes des ambulances – pour créer la bande-son de leur propre vie.

Dans ce film tourné en noir et blanc, avec des dialogues scénarisés au minimum, même le moment le plus calme semble chargé – lorsque Khaled est assis chez lui avec sa mère âgée à la lueur des chandelles pendant une panne de courant, frustré par la date limite qui se profile le lendemain.

Dans la prise de vue finale, tandis que les deux jeunes hommes, assis sur le rebord de la fenêtre, écoutent le morceau qu’ils ont créé et que la caméra panoramique affiche une mer de toits derrière eux, le spectateur saisit comment une culture peut constamment trouver les moyens de s’élever des confins de son histoire conflictuelle.

Grandir dans un camp de réfugiés

C’est l’enfance de Wisam al-Jafari, aujourd’hui âgé de 28 ans, qui a inspiré le film. Depuis le modeste appartement de sa famille au sommet d’une colline en bordure du camp, le jeune Wisam avait l’habitude de regarder le labyrinthe de béton formé par les immeubles massifs alentours.

Après avoir obtenu son diplôme de fin d’études dans un lycée dirigé par l’UNRWA, l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens, dans le camp, Jafari s’est inscrit à l’Université Dar al-Kalima pour les arts et la culture de Bethléem, où il a étudié la production cinématographique.

S’il pensait que c’était sa vocation – à l’école déjà, il produisait des vidéos avec ses amis à l’aide d’une simple caméra numérique –, sa famille était plus hésitante, craignant que son choix de carrière ne soit pas viable financièrement.

Construit dans le sud de Bethléem en 1949, Dheisheh devait initialement accueillir 3 000 réfugiés palestiniens contraints de quitter les villages situés autour de Jérusalem en 1948, pendant la Nakba.

Originaire du village de Der Rafat, en périphérie de Jérusalem, les Jafari ont fui à Dheisheh cette année-là avec plus de 40 autres familles. Wisam est né dans le camp en 1991, et n’a rien connu d’autre.

Mais son travail acharné se révélera payant : son projet de fin d’études – Ambiance – est sélectionné dans plusieurs festivals internationaux. En 2019, il remporte la troisième place ex æquo de la sélection Cinéfondation du Festival de Cannes, qui récompense les films étudiants.

« Raconter l’histoire des gens »

Ambiance offre une vision rare et intime de la vie dans les camps de réfugiés, et c’est exactement ce que Jafari tenait à montrer : « Je voulais raconter l’histoire des gens », déclare-t-il à Middle East Eye. « Il s’agit de ma vie quotidienne dans le camp et la plupart des scènes du film sont inspirées d’incidents qui sont arrivés soit à moi personnellement, soit à mes amis. »

Le bruit et l’agitation de la vie quotidienne étaient destinés à s’infiltrer dans son travail. Dans une scène, on voit les deux jeunes hommes sur le point de commencer l’enregistrement de leur maquette dans le salon d’Ahmad quand, tout à coup, des voisins à l’étage commencent à se disputer bruyamment au sujet de ce qu’il faut mettre en premier dans un sandwich, à savoir le poulet ou la mayonnaise.

« Avec autant de personnes vivant dans un si petit espace, nous perdons notre vie privée », commente Jafari. « J’entends mes voisins quand ils parlent chez eux. Je peux deviner ce qu’ils cuisinent parce que leurs appartements sont si proches et attachés aux nôtres que je peux sentir ce qu’ils servent pour le déjeuner chaque jour. »

Mais il ne s’agit pas seulement de sons. Ambiance donne à voir des scènes de la vie quotidienne du camp que peu d’étrangers connaissent : un garçon se reposant sur le capot d’une voiture, les pieds appuyés contre un lampadaire ; de jeunes hommes masqués taguant des murs ; des foules célébrant la récente libération d’un prisonnier ou bien un mariage – la réalité telle que la vivent les résidents du camp.

D’autant que Jafari ne pouvait se permettre de payer des acteurs professionnels. Tout comme les personnages d’Ambiance, le cinéaste a en effet dû faire face à un certain nombre de défis pour réaliser son film. Il ne disposait d’aucun budget pour payer des acteurs expérimentés ou se procurer des lumières et du matériel audio professionnels et a dû se contenter d’une unique caméra et d’une équipe de bénévoles non rémunérés.

Toutefois, insiste-t-il, le soutien des habitants du camp a été inestimable. « Les gens nous ont ouvert leurs portes pendant le tournage. La nuit, ils allumaient toutes les lumières pour que nous puissions filmer. Toutes les personnes auxquelles j’ai demandé de faire de la figuration ont dit oui. »

Un Palestinien sur le tapis rouge

Quand Ambiance a été sélectionné par le Festival de Cannes parmi 2 000 courts métrages, les obstacles se sont fait encore plus nombreux.

Jafari devait soumettre son film en DCP (Digital Cinema Package), un format qu’il ne pouvait produire qu’avec des équipements non disponibles en Cisjordanie. Il a finalement localisé un centre en mesure de convertir ses images mais celui-ci se trouvait à Jérusalem, où Wisam ne pouvait se rendre sans permis.

Depuis que le gouvernement israélien a imposé une fermeture totale de la Cisjordanie durant la deuxième Intifada, en 2000, les Palestiniens doivent obtenir des permis des autorités israéliennes pour entrer à Jérusalem.

Comme de nombreux Palestiniens vivant dans les camps de réfugiés, qu’Israël considère comme des « menaces à la sécurité », Jafari s’est vu refuser un permis.

Heureusement, un autre membre de l’équipe disposant d’un permis a pu se rendre à sa place à Jérusalem. « Nous avons dû faire tout le travail par téléphone, ce qui n’a pas été facile », précise le réalisateur.

Puis vint le code vestimentaire. « Je n’avais ni smoking ni argent pour en acheter un », dit-il en riant alors qu’il se remémore le courriel envoyé par les organisateurs du festival, dans lequel il a lu pour la première fois le mot « smoking ».

« J’ai donc dû emprunter chaque pièce de vêtement à divers amis jusqu’à ce que je rassemble toutes les morceaux pour faire un costume approprié. »

Jafari et son équipe ont ensuite collecté des fonds auprès d’entreprises et organisations locales pour couvrir leurs frais de voyage et d’hébergement.

Se rendre à Cannes a été une énorme réussite en soi, mais le rêve de Jafari ne s’est vraiment concrétisé que lorsqu’Ambiance a remporté la troisième place du Prix de la sélection de la Cinéfondation.

« Je savais que mon film était l’un des meilleurs, mais je ne voulais pas nourrir de faux espoirs », confie-t-il. « Quand ils ont annoncé les résultats, nous avons tous sauté de joie. C’est à ce moment que j’ai senti que notre travail acharné avait porté ses fruits et que nous, Palestiniens, avions enfin une voix. »

La famille et les amis de Wisam au pays étaient également ravis d’entendre les résultats. « Vous n’imagineriez pas à quel point nous étions nerveux », a déclaré à MEE sa sœur Joumana. « Lorsque nous avons entendu les résultats, ma mère et moi nous somme mises à pleurer. Nous ne pouvions pas être plus fières. »

Sur scène, lorsqu’il est venu chercher son prix, Jafari a dédié le succès du film à son ami Mohammad al-Khmour, l’interprète d’Ahmad, qui ne pouvait être présent avec eux. Peu de temps après le tournage, Khmour a en effet été arrêté et placé en détention administrative par Israël sans chef d’inculpation ni jugement – une politique très controversée utilisée presque exclusivement contre les Palestiniens.

« Un exemple pour les autres »

Être victorieux à Cannes a été un tournant dans la carrière de Jafari, et il a depuis reçu plusieurs prix internationaux, notamment le Prix Youssef Chahine du meilleur court métrage au Festival international du film du Caire 2019, où il a également été sélectionné comme l’un des cinq plus talentueux et prometteurs acteurs et réalisateurs du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord.

Ambiance a également fait partie de la sélection officielle de plusieurs autres festivals internationaux, dont ceux de Montpellier, Malmö et San Diego, même si sa présence dépendait toujours de l’obtention d’un permis auprès des Israéliens.

La success-story de Wisam al-Jafari pourrait toutefois se révéler difficile à reproduire pour d’autres cinéastes palestiniens en herbe, qu’ils aient grandi ou non dans un camp de réfugiés. Son ancien professeur de cinéma – et producteur d’Ambiance –, Saed Andoni, confie que le moral est bas chez ses étudiants, même en première année.

« Ils se sentent en échec », explique-t-il. « Et ce sentiment vient d’une réalité socio-politique marquée par l’échec. Ils ne croient pas en eux-mêmes et en leur capacité à changer. Nous essayons de modifier cet état d’esprit. »

Alors que plusieurs cinéastes palestiniens se sont fait un nom sur la scène mondiale ces dernières années (à l’instar d’Annemarie Jacir, Elia Suleiman et Hany Abu Assad, qui a reçu deux nominations aux Oscars pour ses films Omar et Paradise Now), il est rare pour les réfugiés palestiniens vivant dans des camps de se forger une renommée internationale.

Dans son bureau à l’Université Dar al-Kalima, Andoni confie à MEE qu’il espère que le succès de Jafari en inspire d’autres. « Wisam a toujours été un élève assidu », déclare-t-il. « Son succès devrait être un exemple pour les autres étudiants, une motivation pour se mettre au défi et croire qu’ils peuvent, eux aussi, devenir de grands cinéastes. »

Jafari travaille actuellement sur un long documentaire – une histoire d’amour entre des prisonniers palestiniens en Israël – et développe le story-board de son premier long métrage.

Suite au succès d’Ambiance, le réalisateur prévoit de continuer à faire des films qui reflètent la réalité qui l’entoure, en insistant sur l’importance, pour les cinéastes palestiniens, de raconter leur propre histoire.

« Nous, jeunes réalisateurs et cinéastes, essayons de faire de notre mieux pour raconter des histoires issues de notre réalité », observe-t-il. « À partir de ces petits incidents, nous construisons une histoire plus large. »

Traduit de l’anglais (original).



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