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Comment le keffieh est-il devenu un symbole palestinien ?

C’est un bout de tissu que l’on croise souvent dans les manifestations, au lycée, ou dans la rue. Le
keffieh, ce foulard noir et blanc à carreaux, qui se porte généralement autour du cou ou de la tête, est bien plus qu’une simple étoffe : au fil des décennies, il a symbolisé la lutte antiguerre et pour les droits humains.

Mais avant de revêtir cette dimension internationale, le keffieh, souvent placé avec l’extrémité la plus longue du tissu sur son épaule droite, est avant tout un symbole de la cause palestinienne. Un symbole qui s’est forgé dans les épreuves et les moments d’histoire, dans une région du monde qui revient tristement sur le devant de la scène.

Origines mystérieuses
L’origine de ce carré de tissu d’un mètre carré n’est pas tout à fait claire. Et pour cause : les études scientifiques ne se sont penchées sur la question qu’après qu’il a pris toute sa symbolique. Pour certains, l’apparition du keffieh remonterait à l’époque sumérienne (du IVe au IIe millénaire avant notre ère), en Mésopotamie, dans l’actuel Irak. Vivant au milieu des marais, les Sumériens et les Babyloniens auraient créé des coiffes ressemblant à des filets de pêche et arborant un motif noir et blanc. L’étoffe aurait ensuite gagné l’actuelle Palestine grâce aux commerçants.
Pour d’autres, ce carré de coton aurait fait son apparition au VIIe siècle lors d’une bataille entre les troupes perses et arabes près de Koufa, ville au sud de Bagdad, en Irak. Les Arabes auraient utilisé des cordes de poils de chameau pour maintenir leurs coiffes pendant la bataille, mais aussi pour repérer leurs camarades et éviter de taper sur l’un des leurs, est-il expliqué dans un article de Middle East Eye. Beaucoup voient d’ailleurs la racine du nom du tissu dans celui de la ville près de laquelle se sont déroulées ces hostilités. « Keffieh » voudrait ainsi dire « relatif à Koufa » –mais là encore, tout le monde n’est pas d’accord.
Il ne s’agit pas du seul mystère entourant le foulard. On ne sait pas non plus vraiment ce que signifient ces petites coutures noires, bien visibles sur le coton blanc du keffieh. Pour certains, on l’a vu, elles rappellent les filets de pêche. Mais d’autres y voient une représentation des épis de blé de Jéricho (Cisjordanie), l’une des premières villes connues à en avoir cultivé. Ou bien de feuilles d’olivier interconnectées, en hommage à cet arbre très important dans la vie des Palestinien

Sur la forme et les origines du foulard, mais aussi sur la racine du mot « keffieh », les débats restent ouverts. Mais il y a peu de doute concernant les populations qui l’ont adopté. En Palestine, le keffieh est traditionnellement porté par les fellahs, les paysans, ainsi que par les Bédouins. Utile pour se protéger de la chaleur du soleil l’été et du froid l’hiver, il offre aussi une grande respirabilité grâce aux poches d’air créées par les plis du tissu.
Symbole de lutte

Pour passer d’une coiffe traditionnelle des paysans et des Bédouins de la péninsule arabique à un symbole politique et patriotique palestinien, il a fallu bien des bouleversements. Le premier a eu lieu en 1936, lors de la grande révolte arabe (1936-1939) contre les occupants britanniques.
Après la chute de l’Empire ottoman (1908) et la Première Guerre mondiale, plusieurs de ces territoires du Proche-Orient passent en effet sous domination britannique. Mais en 1936, les nationalistes palestiniens se soulèvent et beaucoup décident alors de porter le keffieh, à la fois pour dissimuler leur identité et ainsi éviter d’être arrêtés, mais aussi comme symbole de leur lutte. Ils abandonnent alors le fez, couvre-chef répandu sous l’Empire ottoman. C’est un véritable tournant dans la culture palestinienne.
Depuis, la force symbolique du keffieh n’a fait que se renforcer, jouant un rôle dans l’identité collective des Palestiniens. Un marqueur culturel auquel ils ont pu se rattacher, notamment dans les épreuves qu’ils ont traversées. Pendant la Nakba, soit l’exil forcé de 700.000 Palestiniens lors de la proclamation de l’État d’Israël en 1948, le keffieh a été brandi comme un emblème.
Plusieurs autres épisodes de l’histoire finiront de populariser dans le monde ce vêtement iconique. Parmi eux : l’émergence des fedayins (les combattants de la guérilla palestinienne) ou encore le discours de Yasser Arafat devant l’Assemblée générale des Nations unies en 1974 –le futur président de l’Autorité palestinienne ne sortait jamais sans son keffieh.
Depuis les années 1960 et 1970, une période marquée par la guerre du Vietnam (1955-1975) puis par la lutte contre l’apartheid en Afrique du Sud (1952-1991), l’étoffe est portée pour protester contre les guerres, le colonialisme et les impérialismes. Aujourd’hui, les sanguinaires attaques du Hamas en Israël et la meurtrière réponse de Tel Aviv à l’encontre du peuple palestinien remet à nouveau le keffieh sur le devant de la scène. Dans le monde musulman mais aussi en Occident, certains l’arborent, notamment pendant des manifestations en soutien au peuple palestinien.

Ernest Ginot — Édité par Natacha Zimmermann — 23 octobre 2023 sur slate



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