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A Gaza, qui se soucie encore des vieilles pierres ?

L’universitaire palestinien Atef Salama montre une pièce de sa maison à Gaza, le 6 février 2016, une des rares anciennes bâtisses encore debout dans l’enclave palestinienne
L’universitaire palestinien Atef Salama montre une pièce de sa maison à Gaza, le 6 février 2016, une des rares anciennes bâtisses encore debout dans l’enclave palestinienne

Au détour d’un entrelacs de ruelles, une porte noire ornée d’une fleur de lotus argentée ouvre sur un monde inattendu : un petit palais levantin dissimulé dans le chaos poussiéreux de la Vieille ville de Gaza.

La bâtisse est l’un des rares vestiges du patrimoine de Gaza, dévasté par les guerres, la pression démographique et l’indifférence.

Elle a failli connaître le sort de ses semblables alentour, dans ce qui était le quartier chrétien de la Vieille ville. Mais il y a moins d’un an, Atef Salameh, un universitaire de 46 ans, est tombé amoureux de cet édifice vieux de 430 ans qui menaçait de tomber en ruine et il lui a redonné vie, en y engloutissant une grande part de ses économies.

Il reçoit désormais amis, voisins et curieux dans le "iwan", cette pièce traditionnelle dont trois côtés sont bordés de canapés et le quatrième ouvre sur la cour intérieure dallée et fleurie, avec sa fontaine, son puits et un réservoir à jarres d’eau encastré dans un mur. Avec ses murs de 80 centimètres d’épaisseur, la maison de deux étages et un toit-terrasse est "chaude en hiver et fraîche en été".

"Nous avons réussi à mêler modernité et tradition, tout en préservant notre héritage", celui des maisons du Levant, qui existaient de la Syrie à la Palestine en passant par le Liban, s’enorgueillit Atef Salameh.

A deux pas subsiste une église décrépie. Là où se dressait l’antique Vieille ville de Gaza, ses sept portes de pierre et ses nombreuses maisons traditionnelles. En face de chez les Salameh, l’une d’elles achève de s’écrouler, dévorée par les herbes. D’autres ont été rasées.

"Avec la croissance de la population et la pression sur l’habitat, des maisons traditionnelles ont été détruites pour laisser place à des immeubles" dans le petit territoire où s’entassent dans la pauvreté 1,8 million de Gazaouis, déplore Fadel Al-Otol, spécialiste du patrimoine.

- ’Sans passé, pas d’avenir’ -

D’autres encore ont disparu sous les étages successifs juxtaposés au gré des générations. "A Gaza, on aime bien les familles nombreuses. Quand les enfants deviennent parents, ils construisent un étage au-dessus de la maison familiale", explique-t-il.

Et ce, dans une ville qui compte parmi "les plus vieilles du monde", où l’on trouve "des vestiges datant de 3.500 ans avant Jésus-Christ et des traces de toutes les époques depuis", selon Fadel Al-Otol.

Dans ce port méditerranéen reliant l’Afrique et l’Asie, les pharaons sont passés mais aussi les Romains, les Byzantins, les premiers chrétiens et les conquérants musulmans.

Les vicissitudes du patrimoine ont été illustrées éloquemment lorsque des bulldozers travaillant à la construction d’un centre commercial ont récemment mis au jour les vestiges d’une église chrétienne datant d’au moins 14 siècles dans le centre de Gaza.

Les archéologues du ministère des Antiquités ont eu toutes les peines à stopper les pelleteuses qui déplaçaient sans ménagement les colonnes de marbre découvertes dans le sable. Au moins l’une d’entre elles a été brisée.

Ils ont dû ensuite se battre avec le ministère des Affaires islamiques à qui appartient le terrain et qui voulait poursuivre le chantier. Des responsables chrétiens palestiniens ont protesté, affirmant qu’on ne procéderait pas de la sorte s’il s’agissait d’une antique mosquée.

Parce qu’il veut redonner aux Gazaouis le sens de leur histoire, Fadel Al-Otol fait visiter le monastère de Saint-Hilarion qui s’étend sur deux hectares au sud de Gaza. "Sans passé, on n’a pas d’avenir. C’est pour cela qu’on veut montrer aux jeunes ce que Gaza a été. Avant, ici, la monnaie était en or ou en argent. Les jeunes sont ravis de découvrir qu’un jour Gaza a été riche", dit-il.

- Le mystère de l’Apollon -

Chaque jour, assure-t-il, des dizaines d’écoliers viennent parcourir les allées de bois installées par l’Unesco sur le site vieux de 17 siècles où subsistent fonts baptismaux et crypte.

Fadel al-Otol, un archéologue gazaoui sur le site des ruines du monastère Saint Hilarion, dans le sud de Gaza, le 28 février 2016 © MAHMUD HAMS AFP
Fadel al-Otol, un archéologue gazaoui sur le site des ruines du monastère Saint Hilarion, dans le sud de Gaza, le 28 février 2016 © MAHMUD HAMS AFP

Mais ce genre de projet nécessite un suivi sur le long terme, un défi impossible à tenir dans la bande de Gaza, ravagée par les guerres successives, deux Intifadas et une quasi-guerre civile entre le Hamas islamiste au pouvoir et l’Autorité palestinienne.

Le blocus imposé par Israël depuis 2006, conjugué à la quasi-fermeture de la frontière égyptienne, complique encore davantage la préservation.

Quand ce ne sont pas les bombes qui oblitèrent le passé, ce sont d’obscures réalités intérieures qui escamotent l’antique Apollon de bronze découvert fin 2013 et dont on ignore depuis où il se trouve.

Au vu de la crise humanitaire chronique et des dégâts qui se chiffrent en milliards de dollars, "le patrimoine a été laissé de côté, tous les efforts se concentrent sur la reconstruction des infrastructures et des maisons démolies", explique M. Otol.

Le patrimoine gazaoui ne peut compter que sur des organismes internationaux comme l’Unesco "ou sur des initiatives personnelles de gens qui ont les moyens", comme les Salameh, dit-il.

"Les gens n’osaient pas nous le dire mais on voyait bien qu’ils se disaient : ’soit ils sont fous, soit ils se sont vraiment fait avoir’", se rappelle la maîtresse de maison, Kaouthar Salameh, en recevant dans son salon aux murs de pierres ocres, ouvrant sur une cuisine design.

Atef Salameh veut croire que le temps lui donnera raison. "Une maison comme celle-ci vit 1.000 ans, pas comme les nouveaux appartements : de vraies boîtes en carton !"

12/04/2016 07:02:20 - Gaza (Territoires palestiniens) (AFP) - © 2016 AFP



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